Ahmadou KOUROUMA, Le Soleil des Indépendances

Ahmadou KOUROUMA, Le Soleil des Indépendances

Les Soleils des Indépendances

 1.     Introduction

Soleil de la chaleur vivifiante, ou lumière trop ardente; Soleil joyeux des aubes heureuses, ou voilé et proche encore des grands orages. L’on se rend vite compte, toutefois, en lisant le roman de Kourouma, que les soleils des indépendances ne sont pas entièrement bénéfiques et paisibles. «… les soleils des Indépendances, disent les Malinkés » (p. 9) : l’on devine quelque ironie dans la formule. Il y avait bien, pour les Anciens, les soleils des harmattans, et il fallait s’en méfier ; ceux des indépendances ne sont-ils pas plus inquiétants, surtout lorsqu’on s’appelle Fama et qu’on est le dernier descendant d’une race qui a régné sur les Malinkés ? « Fama Doumbouya ! Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou…» (p. 11). Titre de gloire, sans doute, dans une société qui, comptant les lunes plus que les soleils, consultant les griots (sorciers) et les marabouts plus que les gouverneurs coloniaux et croyant en la magie des rites sacrificiels plus qu’en la vertu de la science, vivait fidèle à elle-même et consciente, du moins, de son identité profonde, sous la domination d’Allah. Mais l’ère des indépendances et du parti unique n’a cure des princes Doumbouya, des présages, et de tout ce qui fait qu’un Malinké est un Malinké.

Fama, c’est le héros des Soleils des Indépendances : c’est son histoire qui est narrée, son drame que nous suivons jusqu’à sa mort. Mais Fama, avec toutes ses faiblesses et tous ses rêves, est un authentique héros tragique, dans la mesure même où toute une société riche de traditions, de rites et de rêves, meurt avec lui. Ainsi ce roman, qui aurait pu n’être qu’un récit pittoresque de la négritude ou une chronique de la décolonisation, ce roman rejoint, au-delà des particularismes régionaux, l’universelle condition humaine.

     I-Biographie et bibliographie de l’auteur

        1-Présentation de l’auteur                

Ahmadou Kourouma est né en côte d’Ivoire à Boundiali en 1927 dans une famille princière musulmane de l’ethnie malinké. Il a passé une partie de son enfance en Guinée. A l’âge de 7 ans, il est pris en charge par son oncle qui le fait entrer à l’école primaire rurale. En 1947, il est reçu au concours d’entrée à l’école technique supérieure de Bamako. En 1949, il est arrêté comme meneur de grève et envoyé en Côte d’Ivoire. On lui supprime son sursis et il est enrôlé dans le corps des tirailleurs pour un service de trois ans. Il est dégradé quelques mois plus tard, et il se rend en France pour continuer ses études en 1955. C’est à Lyon que son intérêt pour la littérature et l’art d’écrire se précise. Dès son retour en Côte d’Ivoire, il entreprend la rédaction du roman qui deviendra Les Soleils des indépendances qu’il publia à Montréal, au Canada en 1968 et aux éditions du Seuil à Paris en 1970 et il meurt en 2003.

       2- Bibliographie                           

Après Les Soleils des indépendances, dont la publication fut refusée d’abord en France, car la langue française y est corrompue par les tournures, les insuffisances du parler Nègre. On attendra près de vingt ans pour voir la publication en 1990 de Monnet, outrage et défis aux éditions du Seuil où il peint la période coloniale. En 1999, va paraître En attendant le vote des bêtes sauvages qui dénonce les didacteurs africains; et en 2000 Allah n’est pas obligé où il parle des guerres civiles qui ont donné naissance à des enfants soldats. Kourouma est aussi l’auteur d’une pièce de théâtre Tougnantigui en 1972.

II. Etude de l’œuvre

2.     Composition

Le roman s’articule autour de trois parties. La première s’étend sur deux chapitres, la seconde sur cinq et la troisième. L’articulation de l’ensemble est assurée par les retours en arrière, les ellipses et les anticipations, ponctués de vrais âges.

3.     Le Résumé

Ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est son ordonnance rigoureuse et simple. Trois parties, chacune correspondant à la fois à un déplacement du héros et à une étape majeure dans le déroulement de l’intrigue. La transition est d’ailleurs marquée, chaque fois, par un départ ou une arrivée — ce qui peut bien se faire, dans ce pays où les ombres des morts se déplacent, par l’évocation de la mort. En fait, le roman est comme encadré par la mort. Tout commence avec la mort de Koné Ibrahima dont l’ombre s’échappe aussitôt de la capitale pour retourner au « lointain pays malinké natal pour y faire éclater la funeste nouvelle des obsèques » (p. 9). À la fin, c’est Fama qui meurt, victime d’un caïman sacré. « Fama avait fini, était fini. » (p. 170). Le héros est mort, le roman est terminé. Mais la mort elle-même n’est jamais qu’une étape, inscrite dans un cycle de vie. « Un Malinké était mort. Suivront les jours jusqu’au septième jour et les funérailles du septième jour, puis se succéderont les semaines et arrivera le quarantième jour et frapperont les funérailles du quarantième jour et . . . » (p. 170). Et la vie, chez les Malinkés, reprendra son cycle de mort et de vie, dans un village appelé Togobala du Horodougou, jusqu’à ce que le parti et la « bâtardise » aient détruit tous les vestiges de la société ancienne. La première partie est sans doute celle qui déroutera le plus le lecteur d’Occident. L’on se trouve tout à coup plongé dans un univers malinké où, au travail de l’usine, au va-et-vient des bateaux et des camions faisant commerce, se mêlent le recours au sorcier Tiécoura, les rites d’excision des jeunes filles et les rites sacrificiels. C’est de Salimata, ici, qu’il sera surtout question. Salimata, femme de Fama, dont tout le drame — celui de la stérilité — semblait inscrit et prévisible depuis le jour de son excision. Jour sombre, dont Salimata n’avait connu que les douleurs, sans « les chants, les joies et tout le village se ruant à la rencontre des filles excisées » (p. 34). Puis elle avait été violée, par un « génie » ; « elle ne savait pas si en vérité ce fut le génie qui la viola … si ce n’était pas le féticheur Tiécoura qui l’avait violée dans sa plaie d’excisée » (p. 35). D’où une invincible nausée devant les intimités de l’homme, de tout homme qui rappellerait Tiécoura. Seul Fama ne lui inspirait pas ce dégoût, et elle devint sa femme. Mais la malédiction continue à peser sur elle: elle demeure, malgré tous les rites accomplis, une femme stérile. « Elle avait le destin de mourir stérile. » (p. 68). Destin doublement tragique. Car une femme au ventre plat est l’objet de tous les mépris; mais surtout, elle sait que mourra, par sa faute, la lignée des princes dont Fama est le « dernier et légitime descendant » (p. 11).

C’est justement la mort d’un cousin, laissant à Fama la chefferie du Horodougou, qui ouvre la seconde partie. Fama retourne au village de ses ancêtres, pour recueillir l’héritage: quelques têtes de bétail et deux femmes. Le retour au village a quelque chose de pathétique. « Au nom de la grandeur des aïeux Fama se frotta les yeux pour s’assurer qu’il ne se trompait pas. Du Togobala de son enfance, du Togobala qu’il avait dans le cœur il ne restait même plus la dernière pestilence du dernier pet. » (p. 89). Le prince revient, mais le royaume n’est plus que l’ombre de sa gloire, ruiné par les indépendances. Et Fama, revendiquant son titre, sera bientôt suspect: on craint qu’il ne cherche à  « tordre le cou aux Indépendances, au parti unique et à tous les comités » (p. 114). Les rusés Malinkés ont bien imaginé un compromis commode : « Fama resterait le chef coutumier, Babou le président officiel. » (p. 118).

Et les choses semblent s’arranger lorsque Fama décide de retourner dans la capitale « près de Salimata, près de ses amis et connaissances pour leur apprendre son désir de vivre définitivement à Togobala … » (p. 127). Mais était-ce vraiment nécessaire ? Était-ce prudent, alors que les sacrifices prédisaient « un voyage marqué par le mauvais sort » (p. 127) ? Malgré les augures, Fama partit pour un « maléfique déplacement » (p. 129). Le soleil monta rapidement, ce jour-là; mais Ton vit bientôt, du côté où Fama était parti, de sombres nuages, et le tonnerre gronda. Entrepris sous de tels auspices, le voyage ne pouvait qu’être néfaste. Salimata, d’abord accueillante, fit bientôt la guerre à cette concubine que Fama avait héritée du cousin et qui, suprême humiliation, était «féconde comme une souris» (p. 134). Mais il y a plus grave. Ce rêve que fit Fama une nuit, où il vit un cynocéphale poursuivant « les hommes tout nus et musclés mais fous d’épouvanté qui se débandaient » (p. 143), ce rêve annonce la fin de Fama. Un vent de terreur politique souffle sur la capitale: c’est le parti unique qui cherchera à « tordre le cou » de Fama. Emprisonnement, privations, vexations et procès loufoque, où le prince malinké est condamné. Mais la miséricorde du président des indépendances est grande, et Fama sera gracié. Trop tard. Fama, abandonné entre-temps par Salimata et par la concubine Mariam, n’aspire qu’à Ia paix des ancêtres. Et dans un dernier sursaut de fierté, cherchant à rejoindre Togobala malgré la défense des soldats des indépendances, il sera attaqué et blessé par un caïman sacré. Dans l’ambulance qui le transporte, il meurt. « II fallait rouler jusqu’au prochain village où on allait s’arrêter. Ce village était à quelques kilomètres, il s’appelait Togobala. Togobala du Horodougou. » (p. 170). Fama, ainsi, rejoint ses ancêtres dans la paix.

III. Etude des personnages et des thèmes

1.      Les personnages

  Fama : Il est le héros du récit. Il est très grand et très noir. Il a les dents blanches et les gestes d’un prince. Bien qu’il soit réduit à rien, il reste toutefois fidèle aux traditions de sa tribu et continue à porter les costumes d’antan. En malinké, son nom signifie « roi » ou « chef ». Il est le dernier et légitime descendant du prince de Horodougou. Il est devenu un mendiant, un « charognard » comme on le dit, lui qui était élevé dans la richesse. La stérilité de sa femme Salimata met fin à son espoir d’avoir un héritier. Ce vieil homme solitaire et déchu va invoquer la mort qui viendra le trouver dans la dignité.

  Salimata : Salimata est une femme sans limite dans la bonté du cœur. Elle a les dents régulières, très blanches et une peau d’ébène. Elle provoque le désir. Le fait que son mari ait une autre femme sous son toit la rend hystérique. Les années passées n’ont en rien affaibli son charme et sa beauté. Elle reste toujours la femme droite, pure, courageuse et belle. Sa vie fut bouleversée par son excision et son viol. Et même elle failli être violée une deuxième fois par un autre marabout Abdoulaye. Déçue par la vie, elle quittera son mari, sachant qu’elle ne pouvait apporter la paix à celui-ci.

  Tiécoura : C’est lui le féticheur dans la case duquel Salimata, évanouie suite aux douleurs de l’excision, sera violée. Tiécoura est un marabout féticheur, à l’air effrayant, répugnant et sauvage. Il restera dans l’imaginaire de Salimata. Aussi refusera-t-elle son premier mari à cause de lui : « Bafi puait un Tiécoura séjourné et réchauffé ». Son regard ressemble à celui du buffle noir de savane et ses cheveux tressés sont chargés d’amulettes et hantés par une nuée de mouches qui provoquent la nausée et l’horreur. Il a le nez élargi, avec des narines séparées par des rigoles profondes. Il porte des boucles d’oreilles de cuivre et a un cou collé à l’épaule par des carcans de sortilège. Ses lèvres sont ramassées, boudeuses et sa démarche est peu assurée.

  Abdoulaye : C’était un marabout renommé, « Longtemps avant de le voir, Salimata avait entendu parler du marabout sorcier Hadj Abdoulaye ». Il essaiera d’abuser de cette dernière, et reçut d’elle un coup qu’il n’oubliera pas.

  Mariam : Elle n’apparaît pas beaucoup dans le texte. Elle est souvent évoquée par les autres personnages. Inconsciente, irresponsable et agissant surtout par réflexe au début, elle s’affirme de plus en plus et provoque même ouvertement Fama oubliant le deuil. Seconde épouse de Fama, elle est la cause de l’hystérie de Salimata. Elle est belle, ensorcelante, la femme parfaite pour le reste des jours d’un homme. Dans ses yeux vifs, on peut lire la tendresse et le tempérament. Elle est bien plus belle et séduisante que Salimata. Malgré son caractère bien trempé, elle affiche toujours un petit sourire. Mais avec Fama en ville, elle sera la première à le délaisser et déserter ainsi le toit conjugal sans aucun remord. C’est une femme très légère et « elle ment comme une édentée, elle vole comme un toto », dit Diamourou.

  Balla : le vieil affranchi aveugle, est un homme gros et gras. Il porte toujours des vêtements de chasseur et son pas est hésitant. Des essaims de mouches tournent autour de son visage boursouflé, jusque dans le creux des yeux et des oreilles. Ses cheveux tressés et chargés de gris-gris lui donnent un air grotesque qui n’enlève rien à la crainte qui émane de lui. Il se compare lui-même à un vieux chien ou à une hyène solitaire. C’est le personnage le plus attaché aux traditions et à l’histoire de son peuple. D’ailleurs c’est lui qui interprète les songes, prédit l’avenir et indique les dispositions à prendre dans certaines circonstances. Aussi, avertit-il Fama s’il venait de rentrer à la république.

  Diamourou: Le griot est l’un des rares personnages à s’adapter aux finesses des indépendances. Il partage avec Balla, une longue expérience dans le village.

2.      Les thèmes

a.      La ville et le village

La description de la ville laisse transparaître la volonté d’opposer symboliquement la condition des Noirs et celle des Blancs. D’un côté nous avons l’opulence des bâtiments en bétons, de l’autre la pauvreté des cases. Le village de Togobala constitue pour Fama le lieu des survivances des coutumes et des traditions, le lieu du souvenir et du retour aux sources. Mais durant cette période des indépendances, le village n’offre pas d’espoir ni de perspective, aussi Fama préféra retourner en ville.

b.     La stérilité

La stérilité est brossée dans le texte à travers le couple Salimata-Fama, mais cette idée dépasse le couple et s’étend à la tribu, au pays, au monde malinké. Elle symbolise l’improductivité et l’incapacité à assurer la relève et la conservation d’une certaine espèce.

c.       Les traditions et les croyances

La nuit est présentée comme chargée de mystère, et les hommes sont attentifs aux comportements des animaux. La mort est considérée comme un passage dans l’invisible. Les exigences morales sont aussi évoquées à l’humanisme, la paternité, la solidarité, l’hospitalité mais aussi le devoir de procréer qui concerne aussi bien l’homme que la femme.

d.     La religion

La religion musulmane et les pratiques animistes se côtoient, se chevauchent quand il s’agit de conjurer un mauvais sort ou de demander une faveur à Dieu ou aux puissances occultes de l’au-delà. C’est ce qui explique la présence de Balla et de Tiécoura à côté des pieux Diamourou et Fama. La synthèse est quand bien même réalisée par Fama.

e.      L’excision

L’épreuve délicate et douloureuse est à la base de toutes les souffrances de Salimata. Dans sa description, le narrateur relate à la fois les questions, les significations, l’atmosphère et la personnalité de celle qui opère sans oublier les chants traditionnels et les lamentations des exciseuses.

f.       Les indépendances

Le roman dit la déception des malinkés qui se retrouvent par des prestiges politiques perdues à cause de la colonisation. C’est ainsi l’apparition d’une nouvelle classe politique qui rejette la classe politique traditionnelle. C’est le régime des fils d’esclaves.

g.     La bâtardise

L’idée de bâtardise parcourt tout le roman, on la retrouve dans le délire final de Fama comme dernière insulte. Elle prend cette signification variée qui se ramène à l’idée d’authenticité et de légitimité que Fama porte en lui. D’ailleurs, selon son aigri (mécontent) qui ne comprend pas que les choses soient finies et qu’elles ne reviendront plus

VI. Portée significative de l’œuvre

Les Soleils des Indépendances, c’est donc un récit incarné, proche de l’humain, mais proche aussi d’une certaine évolution sociologique de l’Afrique noire. Il est certain que les Africains qui liront ce roman y reconnaîtront certains problèmes — voire certains personnages; ils sauront savourer les nuances de l’expression, goûter l’humour et le sarcasme, dire tous les mythes au caractère sacré auxquels l’auteur a touché. Mais la signification, le symbolisme, le charme poétique tient au langage.

« La colonisation a banni  et tué la guerre mais favorisé le négoce, les Indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l’espèce malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et aveugles… et stériles. » (p. 21). Voilà, me semble-t-il, le problème sociologique fondamental. C’est une question complexe, où il n’est pas facile de prendre parti ; le tout est peut-être de savoir quel but l’on poursuit et quelles valeurs il faut sacrifier. Mais les sacrifiés souffrent: c’est le seul fait qui demeure, et sur lequel Ahmadou Kourouma a voulu se pencher, avec intelligence et sympathie. Nous  nous refusons, quant à nous, à y voir un réquisitoire contre l’indépendance: c’est un plaidoyer pour l’humain.

Cet homme, on ne saurait l’oublier, est noir. Au-delà de la race malinké, c’est la condition du Noir bafoué et humilié que le romancier décrit. «… des lacs d’eau continueront de croupir comme toujours et les nègres colonisés ou indépendants y pataugeront tant qu’Allah ne décollera pas la damnation qui pousse aux fesses du nègre. Bâtards de fils de chien ! » (p. 24-25). Plainte amère et dure, dans la bouche de Fama qui la profère; paroles justes, peut-être, mais que Fama, dans le même souffle, qualifie de « malséantes injures ». Autant dire que la malédiction qui pèse sur l’homme noir subsistera et que, sous la domination d’Allah, le Noir est prisonnier des rites millénaires, des tabous et des mythes qui tissent la trame de sa vie et guident ses choix.

Et voilà justement, peut-être, ce qui permet à ce « roman africain » de dépasser le cadre limité des particularismes, de dépasser même la négritude : l’univers confus, mais d’une extrême richesse, de la pensée mythique. Un monde où les hyènes et les panthères, les reptiles ou les oiseaux sauvages, comme la lune, le soleil et les rêves, ne se dissocient pas

     V- Le style

En pliant la langue française aux exigences de la pensée et des structures linguistiques des Malinkés, Kourouma a donné à son récit une vigueur et un relief saisissant. Tandis que les uns criaient au scandale, d’autres étaient séduits par l’originalité de l’auteur. Dès lors, il devient adéquat de comparer le récit dans l’univers malinké : « Je n’arrivai pas à exprimer Fama de l’intérieur et c’est alors que j’ai essayé de le trouver dans le style malinké. Je réfléchissais en Malinké, je me mettais dans la peau de Fama pour présenter la chose », dit Ahmadou Kourouma. En effet, l’auteur a volontairement tordu le cou à la langue française pour mieux ressortir ses idées.

Conclusion

Dans ce roman, aux allures tragiques (s’ouvrant sur une scène de funérailles et clôt par la disparition du héros), on pourra lire l’image d’une Afrique meurtrie, fantôme marqué par une période de transition qui fut pour beaucoup une époque de déception. L’Afrique y est peinte sous les traits d’une résistante aux agressions de la dictature, avec de graves désordres engendrés par l’époque des indépendances. Mais le sort est loin d’être jeté. Et comme Salimata qui refuse la résignation, l’Afrique doit relever le défi d’une réelle indépendance

Texte à étudier :

Les choses blanchissaient avec le matin, tout se redécouvrait. Fama regardait la concession et ne se rassasiait pas de la contempler, de l’estimer. Comme héritage, rien de pulpeux, rien de lourd, rien de gras. Même une poule épatée pouvait faire le tour du tout. Huit cases debout, debout seulement, avec des murs fendillés du toit au sol, le chaume noir et vieux de cinq ans. Beaucoup à pétrir et à couvrir avant le gros de l’hivernage. L’étable d’en face vide ; la grande case commune,  où étaient mis à l’attache les chevaux, ne se souvenaient même plus de l’odeur du pissat. Entre les deux , la petite case des cabris qui contenait en tout et pour tout : trois bouquetins, deux chèvres et un chevreau faméliques et puants destinés à être égorgés aux fétiches de Balla . En fait d’humains, peu de bras travailleurs. Quatre hommes dont deux vieillards , , neuf femmes dont sept vieillottes refusant de mourir . Deux cultivateurs ! Jamais deux laboureurs n’ont eu assez de reins pour remplir quatorze mangeurs, hivernages et harmattan ! Et les impôts , les cotisations du parti unique et toutes les autres contributions monétaires et bâtardes de l’indépendances , d’où les tirer ? En vérité Fama ne tenait pas sur du réel , du solide , du définitif…

 

Ahmadou KOUROUMA, Les Soleils des indépendances, 1970

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