Philosophie: Correction du sujet: La certitude est-elle le signe d’une pensée morte ?

Philosophie: Correction du sujet: Croire empêche-t-il de raisonner ?

La croyance n’a pas bonne presse dans le cadre de la quête de la connaissance en général et dans la philosophie en particulier. Se demander si croire empêche de raisonner, c’est naturellement présupposer un conflit entre les deux : est-ce légitime ? Le poids du passé de l’humanité avec sont lot d’atrocités commises au nom de la croyance n’est certainement pas étranger à cette dévalorisation de la croyance. Depuis que la raison s’est libérée des ténèbres de l’obscurantisme, elle est devenue frileuse à l’égard de la croyance. Si croire, c’est tenir pour vrai, sans preuve a priori, n’est-ce pas évident qu’il est un obstacle à la réflexion ? Mais croire empêche-t-il toujours de raisonner ? Raisonner, n’est-ce pas refuser de se fier aux croyances, à l’opinion et à tout ce qui ne peut être établi par la raison ? Se pourrait-il que, tout en croyant, on continue à raisonner, à douter, à réfléchir ?

Thèse : La croyance est très souvent perçue comme le refuge de l’ignorance et de la paresse intellectuelle ou du refus de penser.

-Si croire c’est tenir pour vrai, toute croyance repose sur l’ignorance : on croit parce qu’on ne sait pas, on croit et on s’en tient à sa croyance. Stuart Chase, concepteur du plan Marshall a dit : « Pour ceux qui croient aucune preuve n’est nécessaire. Pour ceux qui ne croient pas aucune preuve n’est possible ». Ce propos montre clairement l’inutilité de la motivation dans la croyance alors que le savoir doit toujours reposer sur des raisons, des arguments. Raisonner, c’est forcément refuser de croire, briser les certitudes, aller contre l’opinion. Croire, c’est au contraire mettre la raison en congé. La superstition, c’est-à-dire croyance à des présages bénéfiques ou maléfiques inhérents aux choses, est un véritable obstacle épistémologique. On ne peut faire la philosophie et la science lorsqu’on est englué dans le piège des superstitions.

-La croyance religieuse repose sur le dogme et la révélation, or le dogme exclut le savoir et la réflexion puisqu’elle est une vérité ou une opinion hors de toute discussion. La révélation implique un aveu d’impuissance de la raison à expliquer le mystère de l’existence. On comprend dès lors pourquoi dans l’antiquité et dans le Moyen Âge l’obscurantisme a persécuté les scientifiques et les philosophes : la croyance s’accommode mal avec la réflexion et la recherche du savoir. Personne ne peut mesurer les torts que la suprématie de la foi sur la raison a portés à l’humanité dans sa quête du savoir. Partout la pesanteur des croyances a été du plomb dans les ailes de l’esprit humain, parce que la croyance est une démission de la raison, un mépris de celle-ci. « C’est un mystère », « c’est au-dessus de la raison » : de telles expressions ont longtemps empêché le décollage de la raison.

-La croyance du fanatique est une parfaite illustration du danger que représente la croyance pour la réflexion. Parce qu’il est totalement dévoué à sa vérité, à son dogme ou à sa doctrine, le fanatique est fermé à toute forme de discussion et s’enfonce dans l’intolérance. Or le propre de l’homme, c’est  de penser et de confronter ses pensées avec celles de ses semblables. Dès qu’on s’enferme dans ses convictions on perd en partie sa qualité d’être rationnel, car la raison n’a d’autre moyen d’éprouver ses pensées que dans le débat contradictoire. Parce qu’il croit posséder la vérité le fanatique a renoncé à sa recherche et se condamne ainsi dans un solipsisme qui ne fera que l’écarter des chemins qui mènent à celle-ci. C’est précisément pour cette raison que le philosophe français Alain disait que « croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix ». Il ne faut donc jamais croire ; c’est ce que la philosophie et la science nous inculquent comme vertu fondamentale dans la recherche. Sans le doute qui est le levier de toute pensée rationnelle, aucune connaissance sérieuse ne peut être bâtie. Or douter, c’est justement s’abstenir de croire, car c’est examiner, mettre en question.

-Le propre de la croyance, c’est d’inhiber la pensée. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant si les pays les plus avancés dans l’acquisition de la science et de la technique, gages du développement, sont ceux où les chaines de la croyance ont été très tôt brisées. Par contre, les pays où la croyance continue de rythmer l’essentiel de la vie sociale, sont très en retard sur le plan de la science et de la technique. On n’aurait jamais pu penser la liberté, l’égalité et la démocratie sans les Lumières du XVIIIe siècle. Il a fallu renverser l’obscurantisme pour libérer l’esprit scientifique et permettre la révolution scientifique et industrielle. L’on retiendra donc que la croyance, qu’elle soit simple supposition, dogme ou superstition, constitue une entrave à la libre expression de la raison.

Cependant, celui qui raisonne ne croit-il pas en la raison ? Croire est-il finalement antinomique à toute forme de réflexion ?

Antithèse

-Le philosophe se définit avant tout comme un rationaliste : il a foi en la raison et en la capacité de celle-ci à comprendre le réel. En science, lorsque la croyance correspond à une hypothèse, le fait de croire ne nous empêche pas forcément de raisonner. L’expérimentateur, croit d’une manière ou d’une autre à son hypothèse qu’il cherchera à « vérifier » par les faits. Le scientifique, rationaliste à souhait, croit en la science ; et loin d’être une entrave au raisonnement, cette croyance le stimule et le justifie. On pourrait d’ailleurs se demander si la science serait encore possible si le chercheur ne croyait pas en l’objectivité de ses théories.

-Mieux, la croyance semble même subsister à l’intérieur de la recherche scientifique. On sait, en effet, que les théories scientifiques qui constituent des modèles ou références que TH Kuhn appelle les paradigmes peuvent fonctionner souvent comme des obstacles épistémologiques. Les paradigmes sont des habitudes, voire des croyances scientifiques : c’est ce qui fait que quand des théories révolutionnaires apparaissent, elles sont a priori rejetées pour non-conformité aux paradigmes. Pourtant, sans la foi aux paradigmes, l’activité scientifique ne serait plus possible, elle serait une anarchie intellectuelle.

-En mathématique par exemple, on sait que les postulats, les axiomes demandent qu’on leur fasse « foi », c’est-à-dire qu’on les accepte pour que la démonstration soit possible. Les prémisses du raisonnement mathématique ne sont donc pas démontrées ni même démontrables. Ce sont les conséquences logiques qu’elles permettent qui sont démontrées. Ainsi, certains éléments d’Euclide qui servent de base à de nombreuses démonstrations géométriques ont simplement été acceptés de manière arbitraire, alors qu’on aurait pu en choisir d’autres autres. Aussi, le mathématicien Riemann a-t-il créé une géométrie qui trouve des applications (notamment dans la théorie de la relativité générale) en se basant sur un postulat opposé à celui d’Euclide (celui qui affirme que, par un point extérieur à une droite, on ne peut tracer qu’une droite parallèle).

-Même la croyance religieuse n’exclut pas fondamentalement la pensée : le croyant qui connaît le caractère douteux de sa croyance, peut continuer ses investigations. Et comme l’explique Averroès, « la vérité ne saurait contredire la vérité », or le fait de raisonner est explicitement recommandé par le saint Coran. Même dans la parabole biblique « si vous ne croyez pas vous ne pourrez pas comprendre » (cf. Is 7, 9), c’est la raison qui nous « conseille » et nous « convaincre » de croire pour comprendre. Aussi, écrit Saint Augustin : « il n’est pas douteux que la raison même qui nous le persuade précède elle-même la foi : ainsi il y a toujours quelque raison qui marche devant » (Lettre 120). La croyance ne nous empêche donc pas toujours de raisonner, de chercher la vérité : il est toujours possible, pour un croyant, de continuer à s’interroger sur la vérité de sa position et sur les problèmes qu’elle implique.

Synthèse : La croyance serait-t-elle alors une modalité de la raison ?

-C’est probable que nous soyons victimes de la dictature de la rationalité cartésienne au point de réduire la raison à sa forme philosophique et scientifique. En tout cas, le fait de croire est déjà une exclusivité humaine, ce qui laisse penser que la croyance n’est peut-être pas si éloignée de la raison que le laisse croire l’opinion. La synonymie entre les expressions « je crois » et « je pense » n’est certainement pas dénuée de raison : bien souvent quand nous disons « je crois que », c’est pour signifier « je pense que ». Ce que nous pensons n’est très souvent qu’une simple croyance et ce, non pas que nous y adhérons sans réflexion, mais parce que nous n’avons que très rarement les preuves irréfutables et absolues de nos pensées. Avons-nous vraiment d’autres critères de certitude que la foi que nous avons en nos raisonnements ?

-La question ou la difficulté ultime qui est posée ici est finalement notre rapport à la vérité. Il se pourrait que ce que nous appelons péjorativement croyance ne soit qu’une autre forme de balbutiement de la raison. Les superstitions sont irrationnelles, mais certaines d’entre elles contenaient des atomes de vérité. La superstition qui met une relation entre les vents et les maladies épidémiques n’est pas totalement fausse, scientifiquement parlant. Qui peut dire avec certitude que cette croyance n’a été d’aucun secours dans la recherche rationnelle des causes des épidémies ?

– Dans la magie comme dans le mythe, nous sommes dans la sphère de la croyance : pourtant même si la science a supplanté ces connaissances appelées « esprit prélogique », il n’est pas exagéré de penser qu’elles l’ont préparée. La rationalité prométhéenne est suggérée dans ces formes de croyance, car le souci de comprendre, d’organiser le réel et de le transformer est à la base et du mythe, et de la magie.

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